Décryptage philosophique de BlackBerry

BlackBerry Q10

Hein, quoi? Philosophie et BlackBerry? Et oui philosophie et digital peuvent faire bon ménage. La philosophie ne se réduit pas à une posture de béatitude absolue devant la technologie (cf. Michel Serres et la petite poucette) ni à sa condamnation définitive (cf. Alain Finkielkraut). Elle peut être aussi… pour être plus exact elle devrait être surtout discussion raisonnée autour d’enjeux assez complexes… 

Tout ça pour dire que dans l’abécédaire digital que j’ai dans mes tiroirs, j’ai en stock un « B… comme BlackBerry » que je vous propose de découvrir ici. Où la firme canadienne sert de prétexte à une réflexion sur le changement de rapport au temps induit par les nouvelles technologies. Et où on comprend que finalement, c’est peut-être la philosophie présentiste de cette entreprise qui aura eu raison d’elle. 

 

Evidemment, BlackBerry n’a pas inventé le push mail, ni même la messagerie instantanée. Mais BlackBerry a largement démocratisé ces technologies au sein des entreprises et a fait de ces deux technologies la faucille et le marteau du travailleur digital.

Grâce à elles, à chaque instant, l’homme d’affaires des années 90, puis l’employé de bureau des années 2000 et enfin le citoyen lambda du XXIème siècle sont devenus joignables à chaque instant.

On peut dire de façon assez ironique qu’avec ces technologies, BlackBerry a été la première marque à rendre enfin possible le « carpe diem ».

Le carpe diem comme posture du sage

Vivre au jour le jour… Vivre chaque instant sans penser au lendemain… Ce précepte moral est ancien. Déjà, bien avant le Cercle des Poètes disparus, Sophocle faisait dire à la nourrice, dans Les Trachiniennes:

En vérité, celui-là qui compte sur l’avenir, ou seulement sur le lendemain, c’est une cervelle creuse: il n’y a point de lendemain qui tienne, tant qu’on n’a pas doublé sans encombre le cap de la journée.

Les courants philosophiques les plus opposés de l’Antiquité se rejoignaient sur ce point. Epicure le matérialiste, lui qui pensait le monde soumis à la contingence, disait dans ce fragment numéroté 491 par Usener:

La vie de l’insensé est ingrate et inquiète. Elle se rue tout entière vers le futur.

Dans sa première Lettre à Lucilius, Sénèque, stoïcien et donc croyant en un ordre supérieur des choses, écrivait quant à lui:

Embrasse toutes les heures; de la sorte, tu dépendras moins du lendemain quand tu auras mis la main sur l’aujourd’hui. Pendant qu’on la diffère, la vie passe en courant.

Le désir de vivre un autre instant, le fait de se projeter dans l’avenir est donc condamné de façon assez universelle en tant que faiblesse humaine, bien trop humaine… Animaux et divinités arrivent pourtant bien, eux, à vivre dans le présent… Pourquoi diable l’homme « insensé » se torture-t-il à songer à l’avenir?

A quoi bon s’interroger sur ce qu’il va advenir, nous demandent ces sages? Au bout du compte, il n’y a jamais que la mort. C’est-à-dire la disparition assurée de notre corps. Et notre âme? Soit elle disparaît – ce qui signifie la fin de toutes nos souffrances – soit elle survit – ce qui annonce une transcendance spirituelle. A quoi bon s’en faire? Profitons plutôt de l’instant présent.

Portrait qui laisse mal transparaître le sens de la déconne de Blaise Pascal

Pascal résumera mieux que quiconque ce rapport absurde de l’homme au temps dans ses Pensées (fragment 84):

Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt : si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient ; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu’il nous afflige ; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et, si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.

C’est donc en faisant abstraction de l’avenir que l’homme pourra prétendre au bonheur…

Couvre-chef de mec qui vit au jour le jour

En étant connecté à chaque instant à tous les évènements présents de son entourage voire de la planète, l’homme connecté à son BlackBerry vit en permanence l’instant présent. D’Horace à John Lennon en passant par les bouddhistes, tous les chantres du présentisme devraient se réjouir de la voie de l’instantanéité ouverte par BlackBerry. Le ManBerry est enfin heureux. Il ne se soucie plus de l’avenir, il vit sa vie au jour le jour.

Echapper au présent : vice ou nature humaine ?

Qui a déjà subi ne serait-ce qu’une journée les ravages du push notification peut légitimement se demander si on n’est pas arrivé ici à une belle contradiction. L’homme hyper connecté est tout sauf heureux.

Ce besoin d’être perpétuellement connecté, de vivre tout ce qui se passe exactement à cet instant t relève davantage de la pathologie que de l’idéal de sagesse. Cet homme-là cherche davantage à s’aveugler sur sa condition humaine qu’à la réaliser pleinement.

Il faudrait donc distinguer deux types de vie au jour le jour. Car l’homme connecté ne vit pas l’instant présent au sens de la sagesse antique. Au lieu d’être à ce qu’il fait, il est sans cesse gêné par une intervention extérieure. Un mail, un SMS, un tweet: un ailleurs qui l’appelle vers autre chose. Des technologies tels que le push mail, le push notification ou la messagerie instantanée nous permettraient donc moins de vivre l’instant présent que de nous en échapper.

Mais plutôt que blâmer l’homme connecté de cette tentation, ne devrait-on pas essayer de mieux comprendre ce que cela révèle de la nature humaine ? Pascal dit que pour nous, hommes, « le seul avenir est notre fin », ce qui nous condamne à n’être jamais pleinement heureux. Mais plutôt que voir cela comme un jugement, pourquoi ne pas le voir comme un état de fait. L’homme est ainsi fait qu’il est toujours tourné vers l’avenir.

Si l’homme a tant de mal à vivre au jour le jour, s’il est perpétuellement tendu vers l’avenir, peut-être est-ce parce cette envie de se projeter dans l’avenir lui est essentielle?

Le temps comme extase

Le petit sourire coquin de Martin

Au risque d’énoncer un truisme, il faut d’abord bien noter que l’homme ne peut pas ne pas vivre au présent. Il est forcément dans l’instant présent, dans ce qu’il convient désormais d’appeler – pour éviter toute ambiguïté – le « maintenant ». C’est d’ailleurs la définition même du maintenant que d’être inaliénable.

Par ailleurs, on vient de remarquer que l’homme est toujours tendu vers autre chose. Il ne vit jamais vraiment le maintenant. L’«ek-stase », cette capacité à être hors de soi, est consubstantielle à l’humanité. L’homme, qu’Heidegger appelle Dasein (« être-là ») est d’emblée ouverture au monde, intentionnalité. A la p.460 des Problèmes fondamentaux de la phénoménologie, il écrit:

la transcendance appartient à la constitution ontologique du Dasein.

Cela tient au fait que l’homme est un « être-vers-la-mort », un être angoissé à l’idée de n’être plus. La mort n’est pas un point final à notre vie ; elle est son constituant essentiel. « Dès qu’un homme vient à la vie, il est assez vieux pour mourir » (Etre et Temps, §48). Contrairement à ce que pouvaient dire les Epicuriens ou les stoïciens, la mort n’est pas totalement extérieure à notre vie, elle l’habite.

Et c’est parce que chaque maintenant que nous vivons est habité par cette mort que nous sommes intrinsèquement habités par l’avenir. Mais là où l’homme hyper-connecté va passer son temps à se chercher des points de fuite, à chercher dans chaque instant des alibis pour fuir son angoisse existentielle, l’homme sage saura affronter la mort potentielle qui l’habite et saura donc regarder l’avenir en face.

L’homme connecté et le sage vivent donc tous les deux l’instant présent (et pour cause, il ne peut en être autrement ; c’est la définition même du temps). Et ils sont tous deux attirés par un ailleurs (c’est la définition même de l’homme – pardon du Dasein). Mais il existe deux manières essentielles d’être en rapport avec son environnement:

- Heidegger prend l’exemple des outils du cordonnier (Problèmes fondamentaux de la phénoménologie, p.431). C’est en « commerçant » avec ces outils, en les utilisant, qu’on peut les comprendre. Ce rapport d’être avec ces objets, le philosophe le nomme ‘être-à-portée-de-la-main’. C’est un rapport instrumental au monde. Un monde dans lequel l’avenir, la fin est comprise dans le présent, dans les moyens instrumentaux utilisés. Ce mode de rapport au temps se caractérise par la « présentification », le fait de se rendre toujours disponible. « Dans la temporalité du commerce avec l’étant sous-la-main, c’est l’ekstase du présent qui est directrice ». Et c’est le propre de l’homme harnaché à son BlackBerry que de se transformer lui-même en être (Heidegger dirait étant) toujours disponible. A la page 440 du même ouvrage, Heidegger ajoute: « Le trait caractéristique du complexe instrumental, c’est que chaque outil particulier est en corrélation avec l’ensemble ». L’être-sous-la-main prend place dans un système achevé, plein de certitude. Vivre au présent, c’est vivre sur le mode de la disponibilité permanente, c’est vivre comme un outil qui a un sens bien défini dans un système. C’est nier notre finitude.

- Le sage, celui que Heidegger appelle le Dasein authentique, ne cherche pas à fuir sa finitude. Il affronte le fait d’avoir été jeté là, sans un sens prédéfini. Il ose affronter l’avenir, avec sa part de mort et d’incertitude. C’est ce qui fait dire au philosophe allemand : « Le phénomène primaire de la temporalité originaire et authentique est l’avenir. » (Etre et temps, §65).

En somme, Heidegger nous apprend à nous libérer d’une vision déterministe du temps, qui irait de façon logique du présent au futur. Dans la temporalité humaine, l’avenir prime sur le présent ; l’incertitude sur la certitude. Et c’est ce qui appelle l’homme vers une perpétuelle remise en question.

Le problème temporel de l’homme ne serait donc pas à chercher dans sa tension vers l’avenir mais dans cette volonté de le réduire à l’instant présent. Réduire l’homme au présent, c’est le réduire au statut d’objet. C’est vouloir lui donner un sens prédéfini, le réduire à un simple rouage, à un simple instrument.

La sagesse antique s’interrogeait sur l’incapacité de l’homme à vivre au jour le jour et à être aussi heureux que les animaux ou que les Dieux. Certes, l’animal vit au jour le jour, gouverné par son instinct… Mais peut-on dire qu’il est heureux? Il n’a nulle conscience de son état; comment pourrait-il s’en satisfaire? Quant à Dieu – s’il existe -, il n’a évidemment pas à se soucier de l’avenir; il est omniscient… Mais l’homme… cet être intermédiaire… comment pourrait-il ne pas se soucier de l’avenir?

Les morales stoïcienne et épicurienne veulent nous élever au rang de Dieux. Elles nous enjoignent à oublier notre finitude, notre mort. A les écouter, il faudrait ne se soucier que du présent… au risque de s’abaisser à une vie animale.

Il est une philosophie plus complexe, qui prend acte de notre humanité, de notre peur obsédante de la mort. Cette peur qui nous rend soucieux de l’avenir. Cette peur qui nous responsabilise. Ce n’est sans doute pas la voie la plus heureuse en tant qu’individu mais c’est sans doute la plus noble et la plus salutaire pour l’espèce humaine.

L’oubli de l’avenir comme pire risque

Vivre au présent, au jour le jour peut évidemment être très reposant. C’est aussi parfois vital. Dans la 22ème de ses Lettres à Lucilius, Sénèque écrit :

Certaines actions ne se démontrent que sur place; un médecin ne peut choisir le moment de manger ou de prendre un bain par correspondance; il faut tâter le pouls. Un vieux proverbe dit que le gladiateur prend sa décision dans l’arène: quelque chose sur le visage de l’adversaire, quelque chose dans le mouvement de la main, quelque chose dans l’inclinaison même du corps avertit l’observateur. (…).

Il faut délibérer avec les faits eux-mêmes.

Il ne s’agit pas seulement d’être présent, mais d’être vigilant pour guetter l’occasion qui se hâte.

Mais ces moments extrêmes, qui demandent de n’être qu’à l’instant présent ne font pas la totalité du temps vécu par l’homme. Certes dans une situation de survie, par exemple, il vaut mieux ne pas songer à notre finitude. Mais doit-on vraiment vivre toute sa vie tel un gladiateur face aux fauves ? Le présent ne doit-il pas plutôt être vécu comme pro-jet d’avenir, comme possibilité ?

Notre vie ne peut pas être vécue en mode push notification perpétuel. L’obnubilation de l’instant est donc tout autant le drame du push mail que celui des philosophies présentistes qui condamnent cette technologie. Comme toute technique, il est absurde de condamner le push mail ou l’IM en tant que tels. Un BlackBerry addict qui met toutes ses boîtes mail en push mail avec alerte sonore souhaite évidemment fuir la responsabilité qui lui échoit de construire son avenir à chaque instant. En s’affairant perpétuellement, il reste passif à l’égard du temps, se laisse dominer par lui, et in fine par sa mort.

Mais celui qui se sert de ces technologies présentistes avec modération, seulement dans des situations d’urgence, qui saurait l’en blâmer ?

Des dangers d’une classe dirigeante croyant en BlackBerry

Le Cardinal de Richelieu disait :

Ceux qui vivent au jour la journée vivent heureusement pour eux-mêmes – mais on vit malheureusement sous leur conduite.

Lui qui reprochait à l’homme commun de ne savoir que « pousser le temps avec l’épaule » avait bien compris la primauté de l’avenir sur le présent. Et il ne savait que trop bien en tirer profit pour mener le gouvernement de la France à la longue vue.

Le vrai drame qui se cache derrière l’émergence de BlackBerry serait donc à chercher dans son fort taux de pénétration au sein des classes dirigeantes. La firme canadienne a contribué à laisser nos gouvernants céder aux sirènes du présentisme. Absorbés par un flux perpétuel de sollicitations, ils ne parviennent plus à s’extraire de cette fange pour se projeter dans l’avenir.

Ultime ironie de l’histoire : c’est sans doute parce que les dirigeants de BlackBerry ont eux-mêmes trop vécu dans l’instant présent, qu’ils ont oublié de se projeter dans l’avenir et que leur marque est aujourd’hui en train de mourir. Pardon, de se faire racheter par un fond de pension qui ne pense sans doute déjà qu’à revendre ses brevets.

 

PS: si tu es éditeur et que tu as aimé cet article, j’ai tout un abécédaire digital qui t’attend dans mon tiroir ;)

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