Joseph Caillaux est une rock star et il t’emmerde

procès Caillaux

Dissipons tout de suite le malentendu qui n’aura pas manqué d’alerter le lecteur averti découvrant ce titre. Joseph Caillaux ne vous emmerde pas vraiment. Ce n’est pas le genre de ce bourgeois bon chic bon genre.

L’auteur de ce billet, en revanche, a moins de scrupules à user d’une vulgarité aguicheuse et d’un tutoiement déplacé en vue de vous donner envie de lire ce billet hagiographique et de commettre un alexandrin facile.

Voici donc 3 raisons, sinon d’aimer, au moins de connaître ce héros devenu anonyme de la IIIème République.

L’inventeur de l’impôt sur le revenu

Joseph CaillauxPas facile de se faire aimer en créant un impôt… Pourtant, à l’heure où François Baroin entend passer à la postérité en écrasant les plus pauvres d’une hausse de la TVA qui n’a rien de social, on devrait louer ce Ministre des Finances qui a eu le mérite d’insuffler un esprit de justice sociale dans le système fiscal français.

Un impôt qui s’est appuyé sur des méthodes empiristes novatrices. Observations et enquêtes ont permis aux Commissions de découvrir que les 2/5 des capitaux français étaient détenus par 124 000 indiviusDes inégalités qui, à l’époque, justifiaient l’introduction d’une équité fiscale via un impôt proportionnel aux richesses de chacun.

La création de cet impôt a même reçu le soutien de Jaurès, pourtant peu enclin à se rallier à un gouvernement dirigé par Clemenceau… Mais cette mesure a également valu à Joseph Caillaux bien des haines dans les milieux politiques et financiers. Des ressentiments qui nourriront bien des calomnies futures…

L’homme qui aurait pu éviter la 1ère guerre mondiale

Joseph Caillaux est souvent moins connu que sa femme Henriette, qui a eu la bonne idée de tuer le directeur de la publication du Figaro. Si cet écart peut vous rendre Mme Caillaux sympathique, il s’avérera finalement dramatique pour toute l’Europe.

Contrairement à ce qu’on pense, la presse de caniveau n’est en rien une invention de notre époque et déjà, avant la 1ère Guerre Mondiale, le Figaro se plaisait à traîner dans la boue un Ministre défavorable aux intérêts des classes les plus aisées.

Le Petit Journal CaillauxGaston Calmette en vint même à publier la correspondance intime entre Joseph et Henriette. Une correspondance qui datait de l’époque où elle était maîtresse (oui, autre cliché à balayer: on n’a pas attendu Michel Rocard pour avoir un directeur de gouvernement divorcé). Furieuse, Mme Caillaux se rendit dans le bureau du Directeur du Figaro pour l’abattre d’un coup de revolver.

Pourquoi ce fait divers haut en couleur est-il si dramatique ? Parce qu’il se déroule en 1914, alors que Joseph Caillaux, seule tête d’affiche du pacifisme français avec Jean Jaurès, est Ministre d’un gouvernement qui veut la guerre.

Je laisse l’excellent biographe Jean-Denis Bredin conter le nœud tragique de cet été 1914, au sortir de l’acquittement d’Henriette :

« Le 28 juillet, jour de l’acquittement, l’Autriche déclare la guerre à la Serbie. Le 30, le tsar, apprenant que l’artillerie austro-hongroise a bombardé Belgrade, ordonne la mobilisation générale de l’armée russe. Le 31, le gouvernement allemand décrète « l’état de danger de guerre » et le soir même Villain abat Jaurès de deux coups de revolver. Le 1er août Poincaré s’adresse au pays : « La mobilisation n’est pas la guerre ». Il sait qu’elle est inévitable. Il ne peut, il ne veut l’éviter.

L’acquittement de Mme Caillaux vient trop tard, ou la guerre trop tôt. Quand Caillaux ramène chez lui sa femme, ayant gagné cette terrible partie, les évènements sont en marche qui vont l’exclure ou l’écraser. En avril 1914, grâce à la victoire de la gauche, le destin lui avait donné rendez-vous. A cause de Calmette, il n’y était pas.

Caillaux aurait-il pu éviter la guerre ? Nul ne peut évidemment le savoir. On sait jusqu’en 1911, en tant que Président du Conseil, il utilisa toutes les ficelles à sa disposition pour trouver une sortie pacifiste au coup d’Agadir dont on pensait alors qu’il pourrait enflammer l’Europe…

Le pacifiste dont on a fait un traître

Joseph Caillaux Pascal CeccaldiA l’heure de la guerre, Joseph Caillaux semble donc réduit à l’état de spectateur d’un drame qu’il voulait éviter. Mais il est vivant. Raoul Villain, qui avait gravé les initiales des deux victimes qu’il souhaitait abattre sur la crosse de ses revolvers (C & J) n’a pas eu le loisir d’attenter à sa vie.

Défenseur d’une paix sans annexions ni indemnités, l’ultime pacifiste jure forcément dans une France qui décrète l’Union Sacrée… Tout ce que la France compte de misérable, à commencer par Léon Daudet, le voue aux gémonies et finit par obtenir en janvier 1918 son arrestation pour intelligence avec l’ennemi. Emprisonné, assigné à résidence, il sera finalement condamné en février 1920 pour le seul motif d’avoir correspondu avec l’ennemi. Une condamnation à 3 ans d’emprisonnement et de privation des droits civiques qui suscitera l’indignation de la Ligue des droits de l’homme. Si l’état de guerre interdit de dialoguer avec l’ennemi, cela revient à interdire la pacification des conflits armés…

Il faudra attendre 1925 et l’arrivée du Cartel des Gauches au pouvoir pour que son amnistie soit prononcée, lui permettant de reprendre ses activités politiques. Lui que le général de Gaulle qualifiera de « premier homme d’Etat moderne ». Pas vraiment une rock star donc; simplement un homme qui gagne à être  connu.

One Comment

  1. Ramzi dit :

    Merci pour ce post sur cet oublié de l’Histoire et sa femme détonnante ;) ! Incroyable ce petit coup de feu qui eût pu, comme le Nez de Cléopatre, changer la face du monde…

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