L’art, le jeu et la liberté sont dans un bateau…

jeu poker

Pourquoi, dit de manière caricaturale parce que non corroboré par une étude sociologique fumeuse, le chef d’entreprise préfère-t-il jouer aux échecs quand son ouvrier ira gratter son ticket de Tacotac ?

Pourquoi suis-je bien plus ému, à quelques heures d’intervalle, par The Reader que par Biutiful ? Pourquoi préfère-je le drame d’Hernani à la tragédie d’Antigone ?

biutifulJ’ai longtemps pensé avoir une réponse toute faite à la première de ces trois questions. Au hasard de la lecture des Essais politiques de Vaclav Havel (dont je ne manquerai pas de vous parler à nouveau sur ce blog), j’ai enfin réalisé que la même réponse valait pour les deux questions suivantes grâce à cette phrase prodigieuse :

« La logique du récit est analogue à celle du jeu : c’est la logique d’une tension entre connu et inconnu, entre règle et hasard, entre nécessité et imprévisibilité. »

Pourquoi joue-t-on ?

La question de l’addiction au jeu est assez complexe. Difficile de croire que tout le monde joue pour la même raison.

A chaque typologie de jeu, sa typologie de joueur et sa typologie d’angoisse.

Comme le rappelle Vaclav Havel, le jeu peut être défini comme une activité qui mêle hasard et nécessité, chaque jeu étant plus au moins proche de ces deux pôles.

Les échecs étant certainement le jeu le plus rationnel qui soit, celui où victoire vaut nécessairement mérite, ce jeu rassurera qui a peur du hasard.

Le loto étant le jeu le plus hasardeux qui soit, ce jeu plaira davantage à celui qui n’a plus que le hasard pour le sortir d’une vie marquée du sceaux de la nécessité… voire de la fatalité.

Si on veut sortir de ces deux jeux caricaturaux, on comprendra le succès du poker en remarquant qu’à la croisée du hasard et de la nécessité, ce jeu nous laisse à équidistance de ces deux malheurs humains, hélas bien trop humains.

Pourquoi pleure-t-on ?

don quichotteMais la vraie révélation que fut pour moi la sentence de Vaclav Havel ne tient pas tant à la nature du jeu qu’à celle du récit…

Le récit serait donc lui aussi traversé par la dualité hasard/nécessité. Une évidence pour certains ; une découverte pour moi.

Et là aussi on pourrait faire de L’assommoir l’archétype du récit dominé par la nécessité et de Don Quichotte l’idéal-type du récit où la liberté dompte une nature hasardeuse.

Là aussi on peut donc esquisser le portrait robot de qui appréciera plutôt le premier ou le second type de récit. Qui a peur de la fatalité sera bouleversé par Biutiful ; qui redoute le tragique de la liberté humaine sera tiraillé par les dilemmes auxquels nous confronte The Reader.

Y a-t-il un genre plus noble que l’autre ?

Je crois emprunter à Heidegger – le blog a cet avantage sur l’essai universitaire que la référence approximative y passe pour une marque de culture quand elle vaut excommunication en Sorbonne – il faudrait donc attribuer à mon philosophe nazi favori une comparaison osée entre êtres et temporalités. L’être minéral serait entièrement conditionné par le passé ; l’animal, lui, bien qu’influencé par le passé, interagirait avec le présent grâce à son instinct ; tandis que l’homme disposerait, en outre, de la faculté de se projeter dans l’avenir.

Au-delà de renvoyer toutes les philosophies bouddhistes du Carpe Diem au rang de religions pour apprentis castor, cette réflexion peut nous aider à mieux cerner le ressort de chacun de ces genres.

Biutiful nous bouleverse en ce qu’il nous montre un homme réduit au stade d’animal voire de minéral, enchaîné à un destin inéluctable. Quitte à prendre le spectateur en otage et le rabaisser à ses émotions les plus instinctives ?

The Reader nous rappelle notre faculté à nous projeter dans l’avenir et, donc, notre responsabilité vis-à-vis de chacun de nos choix passés. Ce récit oblige le spectateur à user de sa faculté de projection dans l’avenir.

Dit aussi brutalement, la sentence semble inéluctable… et vous me voyez par avance plaider l’interdiction immédiate et définitive des films d’Inarritu?
homme animal

Pourtant c’est oublier que l’homme n’est, heureusement, pas un être purement rationnel. Les monstruosités engendrées par les mécaniques purement rationnelles issues des totalitarismes sont là pour rappeler à l’homme qu’il ne doit pas oublier la face positive de sa part animale

Tels le loto et les échecs, la tragédie et le drame sont donc des genres assez complémentaires et, au final, aussi nécessaires l’un que l’autre.

Sauf évidemment pour l’auteur de ces lignes qui, en bon dégénéré compulsif, s’interdit de sombrer dans la tragédie et ne peut accepter l’inéluctabilité de la vie humaine qu’en donnant à toutes les manifestations de l’ordre nécessaire des choses les apparats de la liberté.

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