Le bonheur est-il dans Facebook?

facebook depression

Dans Photo Obsession, le personnage incarné par Robin Williams a une excellente réflexion. S’il ne devait rester de notre civilisation que les photos prises par des particuliers, on aurait l’image d’une société pleinement et unilatéralement heureuse. Si on exclut ces pervers polymorphes que sont les reporters de guerre et les artistes, le malheur n’a pas le droit de citer sur support photographique.

Je crois qu’on peut développer exactement le même type d’argumentaire à propos de Facebook.

photo obsessionDans un rapport du printemps 2011, l’Academy of Pediatrics tirait d’ailleurs le signal d’alarme. Cette instance nous mettait en garde contre le risque de « Facebook Depression ». Certains adolescents sensibles pourraient sombrer dans des états dépressifs, affectés qu’ils sont par la prolifération de bonheur affichée par leurs proches sur ce réseau social qui tend à leur faire penser que leur propre vie serait bien misérable.

Ce danger est-il consubstantiel au genre humain ou faut-il considérer que Facebook a la moindre responsabilité dans ce phénomène? Nous allons voir que ce débat rejoint un débat philosophique bien plus ancien: comment une institution publique (et Facebook qui dépasse les 23 millions d’utilisateurs en France est devenu une telle institution) peut-être être tenue responsable du bonheur ou du malheur des gens?

Facebook n’a pas inventé la dépression

Emile Durkheim Le SuicideEvidemment, on ne peut pas souscrire aux théories qui voient dans chaque nouvelle technologie une véritable antichambre de l’Enfer. On n’a pas attendu Durkheim et Le Suicide, pour savoir que les dépressions ont existé et existeront dans toutes sociétés. A part bien sûr dans la société futuriste qu’on appelle tous de nos voeux et qui fera de la prise quotidienne du Prozac une obligation constitutionnelle. Je ne vais pas m’attarder sur cette utopie ; bien trop de tabous bourgeois demanderaient à être brisés pour que, demain, cette chimère prenne réalité.

Ce qui m’intéresse plutôt, c’est de mieux comprendre la responsabilité imputable à Facebook dans l’apparition de nouvelles formes de dépression. Si les nouvelles technologies ne portent pas avec elles tous les maux du monde, on ne peut nier qu’on assiste sur Facebook à une véritable compétition à qui étale le plus de bonheur. Et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’on en arrive ainsi à déprimer ses plus proches, les personnes qu’on est censé aimer le plus…

Mais est-ce vraiment de la faute de Mark Zuckerberg?

De la responsabilité des Institutions vis-à-vis du bonheur

Pour moi, Marco ne peut pas se dédouaner totalement de ce phénomène néfaste. Ce n’est pas parce que toutes les sociétés génèrent du malheur que toutes les nouvelles formes de malheur sont négligeables et qu’on peut faire abstraction d’un procès en homicide involontaire.

Suis-je en train de dire que Facebook doit ériger le bonheur des facebookiens en objectif de son entreprise? Surtout pas, malheureux!

Pour mieux comprendre ce point, filons joyeusement la métaphore politique, au risque de sombrer dans la philosophie…

Seul un régime autoritaire peut ériger le bonheur de ses administrés comme une fin de l’Etat. Il faut qu’une Monarchie s’acoquine avec une religion (en l’occurrence le bouddhisme) pour arriver au concept saugrenu de Bonheur National Brut (que l’on doit aux spin doctors du Bouthan).

Une démarche qu’on pourrait rapprocher de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique de 1776 qui affirme:

Tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur.

Déclaration Indépendance Etats-UnisSi l’Etat américain peut être blâmé pour cause de manquements aux principes les plus élémentaires de laïcité, sa position sur la question du bonheur est bien plus saine que celle du Bouthan, n’en déplaise à tous mes amis bobos du Bas-Montreuil. Dans cette Déclaration, l’Etat n’est pas là pour distribuer du bonheur… mais pour donner à chacun les conditions nécessaires à son bonheur (« recherche du bonheur », « propres à lui donner (…) le bonheur »).

L’exemple de la santé permet de mieux comprendre ce point (et oui j’utilise une comparaison pour mieux vous faire comprendre ma métaphore filée mais de 1, il faut toujours s’adresser au plus idiot de ses lecteurs et de 2, je fais ce que je veux). L’Etat ne peut pas et ne doit pas avoir pour but de faire que tous les citoyens soient en bonne santé. Sans quoi, on pourrait accuser l’Etat de négligence pour ne pas avoir empêché quelqu’un qui décide sciemment de manger trop gras de s’alimenter ainsi. Et on pourrait en venir à mettre les fins de l’Etat au-dessus du libre-arbitre le plus élémentaire de cet individu.

En revanche, l’Etat a le devoir de donner à ses citoyens les moyens de préserver sa santé. L’Etat peut être considéré comme responsable s’il ne construit pas, par exemple, suffisamment d’hôpitaux pour permettre à chacun de bien se soigner ou s’il ne fait pas suffisamment de pédagogie sur les risques sanitaires que représentent les graisses saturées.

De même, les Institutions publiques ont le devoir de donner à chacun le moyen de se réaliser personnellement et d’atteindre ainsi le bonheur.

Soyons plus heureux en détestant

Que peut-on en conclure quant au procès intenté ici à Facebook?

La société de Mark Zuckerberg se doit de donner à chacun la possibilité d’exprimer aussi bien son bonheur que son malheur. Derrière le serpent de mer qu’est le bouton « J’aime pas » se cache un vrai besoin des utilisateurs d’exprimer bien plus que leur contentement béat… et surtout de lire autre chose que les petits bonheurs de leurs proches.

Facebook LIke DislikeCertains disent: « Si vous voulez un bouton « J’aime pas », allez sur Twitter ». Mais justement, benchmarkons!Il faut reconnaître que nos timelines sont bien plus équilibrées, reflètent mieux nos vies que nos murs Facebook. Au final, Twitter vous donne autant la possibilité d’exprimer votre bonheur que votre malheur… et rendra sans doute votre lectorat moins propice à la dépression.

Les boutons « I watch », « I listen », « I want » etc. sont en train d’apparaître sur Facebook… Mais le premier réseau social mondial ne semble pas disposé à remettre son modèle économique en cause en ajoutant enfin un bouton « I hate ».

Ajouter « I hate », c’est ajouter des aspérités et donc des débats houleux sur Facebook… Mais c’est aussi donner une image plus fidèle de la vie de chacun.

C’est déjà déprimant de voir la vie parfaite des stars dans les magazines en papier glacé… si maintenant on en vient même à nous faire croire que nos proches ont tous une vie pleinement épanouie, où va-t-on?

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