Chaque matin, je me réjouis à l’idée de prendre le RER. Et pourtant je n’appartiens à aucune des deux classes de rerophiles identifiées par les taxinomistes les plus rigoureux. Trop fatigué pour être de ces dégénérés hypermnésiques qui s’amusent à apprendre par cœur les stations de RER de toutes les lignes. Trop indifférent au sort d’autrui pour m’avilir en pervers polymorphe jouissant d’une poussette mesquine infligée à un inconnu deux secondes avant le passage du train.

Mes plaisirs souterrains – pour ne pas parler de jouissances obscures – sont plus simples et accessibles au plus commun des mortels.

L’auto-régulation thermique

rer bondeEn plein mois de février, après dix minutes de marche jusqu’à la station de RER la plus proche, j’ai certaines extrémités qui deviennent toutes rouges, d’autres qui congèlent, d’autres enfin qui rétrécissent. Quel bonheur, en arrivant enfin sur le quai, d’avoir encore cinq minutes à attendre le prochain train, histoire de prendre le temps de bien choisir mon wagon.

Quand les novices se précipitent vers les zones du quai les plus dégarnies, je me rue vers les plus bondées. J’ai ainsi l’assurance de me retrouver bien au chaud, avec des covoyageurs qui n’ont d’autre choix que de coller, qui son coude, qui son haleine de phoque, qui sa serviette dans – respectivement – mes côtes, mon nez et mon extrémité précédemment rétrécie.

Quand je pense au pauvre automobiliste, qui ne sait toujours pas, après trois années passées à rembourser son crédit auto, comment bien régler la température de son chauffage… Alors qu’après un mois de RER, je savais déjà deviner en un clin d’œil – et à la personne près – le wagon le plus adapté à la température du jour !

Je vous accorde que ce plaisir est très saisonnier ; mais si vous avez quelques kilos superflus à perdre avant de vous mettre en maillot de bain, vous pouvez adopter la même stratégie en période de chaleurs estivales. En essorant vos vêtements à la sortie de la rame, vous aurez même la possibilité de connaître précisément le nombre de grammes ainsi perdus.

La misanthropie est une vertu qui se cultive

misanthropeA l’origine du monde, l’automobiliste est devenu automobiliste par haine de ses congénères. Il faut rien de moins qu’une tonne de ferraille pour se tenir à bonne distance de son prochain (dont tout individu raisonnable s’accorde à reconnaître qu’il est un con). La réussite de ce stratagème n’est plus à démontrer : il suffit de quelques semaines bunkerisé dans sa Clio pour oublier jusqu’à l’existence d’autrui.

Seuls quelques évènements routiers somme toute assez exceptionnels – voiture tunée coupable d’une queue de poisson, grand-mère qui prend le temps de parader sur un passage piéton, provincial respectant toutes les priorités à droite au carrefour de l’Etoile – seuls de tels épiphénomènes amènent le chauffeur à pester contre ses collègues de bitume. L’occasion de proférer, tel un exutoire, quelques insultes du meilleur aloi. Des grossièretés d’autant plus salvatrices qu’elles peuvent être verbalisées en toute saison pour qui a eu la bonne idée de s’offrir une voiture climatisée.

Mais à force de resté enfermé dans ce cocon délicieusement inhumain, l’automobiliste en vient à oublier la connerie humaine, à croire que l’humanité se réduit à son cercle social et à voter François Bayrou. Pour éviter un tel drame, rien de tel qu’une plongée quotidienne dans ce Tartare moderne, dans les entrailles du genre humain, dans les vraies catacombes de la Capitale : le RER.

Une pincée de cailleras qui sèment la terreur dans un wagon sous votre regard lâche, un soupçon de sdf bourré vous expliquant pourquoi les étrangers sont responsables de son malheur et deux doigts d’un vieux pervers glissés sous la jupe d’une jeune fille, et vous ne pourrez plus jamais soutenir en société que les Français sont foncièrement bons et gentils.

Dans le RER, aucun exutoire possible : chaque jour une nouvelle couche de misanthropie vient s’amonceler en votre for intérieur. De quoi faire de vous le plus convaincu des misanthropes, c’est-à-dire quelqu’un qu’aucune mauvaise nouvelle ne surprend plus, conscient qu’il est de toutes les bassesses dont un homme est capable.

Découvrir de nouveaux horizons culturels

casque rerLa voiture est – certes – un havre de paix propice non seulement au remaquillage, au coupage d’ongles, mais aussi à toutes les méditations… A l’inverse, le RER semble moins approprié à l’écoute religieuse du dernier podcast culturel de RTL… Dans le grand duel entre la voix de Pascal Praud et le frottement des roues du RER sur les rails, la grande perdante risque d’être votre audition. On ne compte plus les voyageurs qui doivent arborer de grands casques blancs, verts ou rouges dans le seul but de cacher leurs oreilles gonflées d’avoir cru à la victoire de la culture luxembourgoise sur le rail français.

Pourtant, les transports en commun peuvent être un lieu de bouillonnement intellectuel digne des meilleures librairies germanopratines.

Non pas que les affiches imposées à votre vue sur le quai du RER vous incitent à aller voir des spectacles culturels particulièrement indispensables ( malgré tout le respect que je dois à la Nuit du Zouk et malgré tout le plaisir que je prends à déceler les nombreuses fautes d’orthographe qui ne manquent jamais d’agrémenter l’affiche du dernier spectacle proposé par le Château de Versailles). La lueur de culture est plutôt à chercher au-dessus de l’épaule de votre voisin(e), à condition évidemment que cette épaule ne soit pas déjà enfoncée dans je ne sais quelle partie de votre corps. Repérez le vieux mélomane oublié sur une banquette ou la prof de lettres mère de famille qui n’a plus que le RER comme dernière vague bibliothèque. Et jetez un œil au titre caché au creux tantôt de la playlist de son iPod, tantôt du livre serré dans sa main. Dans 50% des cas, vous descendrez du wagon avec un regard inquisiteur du cultureux dérangé dans son bonheur ; mais dans 90% des cas, vous quitterez votre RER avec une référence apte à vous donner, à vous aussi, quelques grammes de bonheur.

 

Au moins 3 bonnes raisons qui suffisent à me réjouir à l’idée de prendre le RER… Même si rien ne pourra me consoler du fait de devoir prendre le RER B…